30 ans


7 ans *
J'ai la boule au ventre avant de partir chaque matin. J'ai changé d’école, perdu mes repères et mes amis. La récré est un calvaire... Je reste-là, figée, à regarder les autres jouer. Petite fille timide, presque sauvage, mes camarades croient que je suis muette. Un jour, elle est venue vers moi. Avec sa salopette, sa frange et son petit nez retroussé, je l’ai immédiatement aimée. Et puis tout a changé. 

11 ans *
Comme tous les étés, je passe les vacances chez mes cousines. Et comme à chaque veille de départ, je téléphone à papa pour reculer la date du retour. « Encore une semaine s’il-te-plait ». La plage, les balades à cheval, nos danses devant le miroir, les séances maquillage, nos karaokés catastrophiques, les confidences sur l’oreiller qui durent toute la nuit… Je voudrais rester ici pour toujours. Mais papa veut que je rentre, j’ai assez repoussé l’échéance. Il travaille beaucoup alors il faut que je tienne compagnie à maman. S’il savait à quel point c’est difficile de lui tenir compagnie, à quel point c’est difficile de lui faire penser à autre chose qu’à ce mal qui la ronge de l’intérieur. Elle n’est pas malade, je veux dire… pas « physiquement ». C’est sa tête qui déraille. Mon quotidien est rythmé par des flots de paroles incohérents, tout droit sortis des méandres de son esprit. Mais trop occupée à se débattre avec ses démons, elle ne voit pas que moi aussi je souffre. J’étouffe. Ma vie, mon enfance sont en suspens. Je l’écoute, en soupirant, en la suppliant de changer de sujet, mais rien n’y fait, elle a besoin d’en parler. « Tu es ma confidente tu comprends ». Résignée, je fais semblant de l’écouter mais mon esprit s'évade ailleurs. Je suis dans ma bulle, je n’entends plus rien et je rêve. Je rêve de guérison, de normalité. Je rêve d’une vie banale et ennuyeuse. 

13 ans *
Papa m’annonce qu’il ne viendra pas manger avec nous ce soir. Il ne dormira pas non plus à la maison. En fait il n’y dormira plus. Il s’en va. Il a rencontré quelqu’un d’autre, quelqu’un avec 3 enfants. Il a trouvé une autre famille et il s’en va. Je suis devant la porte-fenêtre et je le regarde s’en aller. Je ne pleure pas, ma tête est vide. Il est parti.

14 ans *
Maman est au bout du fil. Ma voix tremble, les sanglots m’empêchent de prononcer le moindre mot. Je me suis enfermée dans une chambre, entre un dressing et une table à repasser, et je lui soupire que je vais habiter chez papa. Moi aussi je m’en vais, moi aussi je la quitte. Je lui inflige une double peine et je me sens monstrueuse. Elle pleure, elle hurle et me demande pourquoi. Mon dieu que c’est dur. Je sens mon cœur se briser sous le poids de la culpabilité. Je l’abandonne à ses démons. Je resterais sa confidente, je lui promets. Mais pour m’en sortir, je dois partir.

16 ans *
Plusieurs minutes qu'on frappe à la porte mais personne ne répond. On crie, on tape, de plus en plus fort. Rien. Mon frère finit par défoncer la porte et rentre à toute vitesse pour explorer la maison. Moi, je ne parviens pas à franchir le seuil. Il y a ces silences qui vous glacent le sang, qui parlent à la place des absents. J'ai un mauvais pressentiment. Une sirène stridente siffle dans mon putain de cerveau, je voudrais qu'elle s'arrête parce que je n'arrive plus à réfléchir correctement. Je crois que je savais. Avant même que mon frère me hurle dessus, je savais. Il me suppliait d'appeler les pompiers depuis plusieurs minutes déjà mais je ne réagissais pas. La seule chose que j'étais capable de faire c'était de répéter machinalement "pourquoi ?".  Elle avait recommencé, j'en étais sûre. Je voulais qu'il le dise, je voulais l'entendre pour que mon cerveau se reconnecte et qu'il agisse enfin. Et puis peut-être que c'était trop pour elle tout ça. Peut-être qu'il fallait la laisser partir maintenant. J'ai fini par appeler...ou bien mon frère, je ne m'en souviens pas. Elle était hors de danger. Mais l'avions-nous sauvée... vraiment ?

17 ans *
Le lycée c’est pas mon truc. Les cours m’ennuient, je passe mon temps à dessiner dans les marges de mes cahiers. Je rêve d’une autre vie et j’enjolive la réalité auprès des autres pour me donner un semblant de consistance. La seule chose qui me réjouis à l’idée de me lever le matin, c’est de retrouver mes copines. Elles sont ma roue de secours, ma bouffée d’oxygène. Ensemble on ne passe pas inaperçu, on rit et on parle trop fort mais on s’en fout. On écrit les souvenirs qu’on se racontera plus tard avec nostalgie.

18 ans *
A la surprise générale, j’ai eu mon bac. Sans mention, sans fioritures, sans même bosser vraiment. Mais je l’ai, c’est tout ce qui compte. Je vais enfin partir d’ici, m’inscrire à la fac et emménager dans mon premier appart. Ce n’est pas l’appart de rêve, il est petit et mal placé, peu importe, je suis libre. Mais les cours ne me motivent pas, je sèche de plus en plus jusqu’à abandonner. Mon père pense que je vais toujours à la fac alors que je vis la nuit, que j’oscille entre soirées chez les potes, bars et discothèques. Cette liberté dont j’ai tant rêvé finit par me nuire. On m’a toujours dicté ma conduite et aujourd’hui je suis incapable de m’autogérer.

19 ans *
Serrés l’un contre l’autre dans un lit une place, le cadre est loin d’être romantique. Mais rien n’est romantique avec lui de toute façon. Pourtant je crois que j’en suis amoureuse, follement amoureuse. Lui, il en aime d’autres, sérieusement ou juste pour une nuit. Et moi je meurs de jalousie. Mais quand il revient vers moi, j’oublie tout. Peu importe le temps qu’il m’accorde, je le prends. Avec lui je me sens belle et désirable, je me transforme et prends confiance en moi. Alors tanpi s’il devient fantôme ensuite, je vis l’instant présent. Et puis dans ce lit, il a été le premier. Ça compte le premier non ? Quand je rencontre d’autres garçons, c’est toujours à lui que je pense. Les autres me semblent fades, sans goût. Ils ne m’intéresse pas, c'est lui que je veux. 

20 ans *
Je ne sais plus quoi faire de ma vie. Je m’inscris en BTS Tourisme. Moi qui rêve de voyager, ça devrait me convenir…mais c’est la désillusion. Je crois que ce qui me plairait vraiment c’est de devenir orthophoniste. J’ai fait plusieurs stages au collège et au lycée. Ce métier me plaît et je me demande pourquoi je n’ai pas eu l’idée d’exploiter cette voie plus tôt. La peur de partir et de quitter mes amis peut-être…Je décide de reprendre mon avenir en main. En cours d’année j’abandonne le BTS pour la Prépa Ortho et je m’inscris entre-temps en Belgique. Là-bas pas de concours, c’est un tirage au sort. J’aurai peut-être de la chance.

21 ans * 
Je suis à la caisse d’un supermarché avec mon père. Mon portable sonne depuis quelques secondes et je le cherche frénétiquement dans mon sac. Au bout du fil, la secrétaire de l’école de Logopédie se présente et me demande pourquoi je ne suis pas en cours. En cours ? Quels cours ? J’ai regardé les résultats du tirage au sort il y a quelques semaines et mon nom n’y était pas, je ne comprends rien. « Mademoiselle il y a eu un souci avec le premier tirage au sort, ils en ont fait un nouveau et vous avez été sélectionnée ». Je n’en reviens pas. Je l’annonce à mon père, nous sommes fous de joie ! Il me dit que c’est une chance inouïe et que je ne dois pas la laisser passer. Pour la première fois je sens qu’il croit en moi et je n’ai pas envie de le décevoir. Le lendemain nous partons pour la Belgique tous les deux. En une journée marathon, nous me dénichons un petit studio pour démarrer une nouvelle vie. Dès le lendemain je commence les cours et je fais la connaissance d’Emilie et Marie, celles que je ne quitterai plus.

22 ans *
La Belgique me plait bien. J’ai deux copines avec lesquelles je passe tout mon temps. On s’entend bien toutes les trois. Nous sommes souvent au fond de la classe en train de discuter. Quelquefois on sèche les cours mais on se débrouille toujours pour que quelqu’un nous les file. On révise ensemble et on regarde des séries en se gavant de gateaux, de chips ou de bonnes lasagnes de l’Olive Noire. Après les cours, on s’accorde une pause à la terrasse du Cap Sud pour boire les délicieux cocktails d’Anouar et se raconter nos vies. Une vie tranquille, à profiter des petites douceurs de la vie. L’année prochaine on deviendra colocs. Je suis heureuse ici.

23 ans *
Chaque week-end je rentre en France et je retrouve Sarah, ma meilleure amie. On se ressemble énormément, c’est la sœur que je n’ai pas eue, mon pilier, ma moitié, celle à qui je dis tout et qui me comprends mieux que personne. Ensemble, on vit intensément, à s’en brûler les ailes : danser toute la nuit, boire pour refouler notre timidité et fumer un peu trop. On boit la vodka au goulot, on danse sur la plage et on rit en titubant pieds nus sur le chemin du retour avant de finir la nuit à discuter sur les marches du perron. On sort souvent aux mêmes endroits et on finit par se faire un petit groupe d’amis. Parmi eux, il y a Clément. On s’entend bien tous les deux, on passe notre temps à se charrier, il me fait rire. Chaque week-end, nous avions pris l'habitude de tous se retrouver pour faire la fête. Mais un jour Clément n’est pas venu. J’étais un peu perdue, sans trop savoir pourquoi, la soirée me semblait sans intérêt. J’ai fini par l’appeler : « c’est nul ici sans toi... ». 1h plus tard il était là. Il a fait 65 km pour venir me voir juste quelques heures parce qu’il travaillait le lendemain. C'est ce soir-là que j'ai réalisé que j'étais amoureuse de lui. Quelques semaines plus tard, le 11 octobre, je l’embrassais dans les escaliers. 

24 ans *
Clément et moi c’est du sérieux. Son tempérament excessif me rend dingue parfois, mais la vérité c’est que je suis folle de lui. Paradoxalement, c’est grâce à lui que je me suis calmée et que j’ai enfin pris cette vie au sérieux. Jamais je n'avais ressenti ça. Il est mon premier grand amour, mon premier "je t'aime", la première personne avec qui j'ai eu envie de passer chaque seconde de mon temps, inlassablement. 
C’est aussi la fin de mes études et ça y est, je suis diplômée ! « DIPLÔMÉE AVEC DISTINCTION ». MOI ! La fille toujours dans la lune, qui semblait se foutre de tout. Celle qui survolait l’école du haut de son nuage, doux cocon qui lui permettait d’échapper à cette vie qui ne lui convenait pas. Cette fille s’est enfin réveillée ! Pour vivre et aimer.

25 ans *
Nous sommes le 12 avril 2012 et je reçois mon premier patient. C’est le début de ma vie professionnelle. La vie suit son cours si paisiblement…tout me parait facile désormais. Clément et moi avons emménagé ensemble. Je râle à la vue de ses chaussettes sales qui traînent dans notre chambre et lui soupire quand je passe 3 heures dans la salle de bain. Nous menons une vie de couple parfaitement normale, terriblement banale mais si importante pour moi. Chaque matin, je me lève à ses côtés, le sourire aux lèvres.

27 ans *
Je viens de prendre une claque immense. Là, en pleine figure. Elle m’a réveillée pour de bon. Il est 4h16 et je viens de poser mon fils sur moi. Il avait les yeux grands ouverts quand je l’ai découvert. Deux grands yeux déjà si expressifs, qui semblaient me dire que désormais, tout irait bien. Alors c’est ça le coup de foudre ? Aimer un être si fort dès le premier regard ? L’amour a envahi ma peau, mes veines, mon cœur, mes poumons, mon corps tout entier. Aujourd’hui je suis devenue maman et la vraie vie commence maintenant.

29 ans *
Ugo a 2 ans et je suis fière du petit garçon qu’il est devenu. A ses côtés, un petit être dort paisiblement, c’est Simon, son petit frère. Il est arrivé avec un peu d’avance, sans doute sentait-il que nous étions pressés de le rencontrer. La puissance de l’amour maternel m’a envahie une seconde fois. Drogue dure, infiltrée dans chaque parcelle de mon corps, dont les effets durent toute la vie. Quand je les regarde tous les deux, mon cœur est au bord de l’implosion. Mes enfants resteront la plus belle œuvre de ma vie, j’en suis certaine. Que pourrais-je faire de mieux ?

Aujourd’hui j’ai 30 ans. Certaines périodes de ma vie remontent parfois à la surface par vagues de tristesse incontrôlables. J’essaie alors de consoler mon enfant intérieur, celle que j’étais, celle qui vit encore à l’intérieur de moi et qui me suivra toute ma vie. J’ai appris à l’accepter, à l’apprivoiser, elle a façonné celle que je suis devenue. J’ai pardonné à mes parents car j’ai compris beaucoup de choses en grandissant, j’ai réalisé à quel point ça n’a pas été facile pour eux non plus et que quels que soit leurs actes ou les décisions qu’ils ont pu prendre, je sais qu’ils m’ont toujours aimé et c’est bien là le principal.

Aujourd’hui je suis sincèrement heureuse. J'ai fais le choix de vivre l’instant présent et je reste positive quoi qu’il arrive. Chaque matin, je me réveille aux côtés de l’homme que j’aime, je me lève avec entrain car je sais que dans quelques minutes je verrai les deux plus beaux sourires de la terre, ceux de mes merveilleux enfants. Chaque matin je pars de la maison pour exercer un métier que j’adore, et j’y rentre avec joie pour passer du temps avec mes fils et les voir grandir. J’ai un toit au-dessus de ma tête, une bonne santé, des amis précieux et une famille à aimer. Je n’ai besoin de rien d’autre.


Après la pluie, le beau temps. 


Commentaires

  1. Magnifique. Quel surprise de voir ton article. Ton article est triste, sincère, joyeux, plein d'amour, quelle belle revanche. Je me retrouve beaucoup dedans. Je t'embrasse ma jolie Sophie, et je te suis toujours toi et tes merveilleux enfants

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    1. Milles merci ma jolie Timantine <3
      À vrai dire je comptais retravailler un peu le texte et je l'avais publié pour voir ce que ça donnait. Comme mon blog est inactif depuis un moment je ne pensais pas que quelqu'un le lirait :D Ça fait quelques semaines que j'avais envie d'écrire à nouveau ici...beaucoup de choses à dire depuis que je suis maman mais encore peu de temps pour écrire ;-) Il faut que je sois prête à sauter le pas et ça ira ! ;-) En tout cas encore merci beaucoup ma belle ! Quel bonheur de t'avoir rencontrée ici <3 Milles bisous à toi et ta jolie famille <3

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